Interview croisée : trois acteurs, un même combat pour le cœur des femmes

Il y a des urgences dont on ne parle pas assez. Les maladies cardiovasculaires demeurent la deuxième cause de mortalité chez les Canadiennes, et pourtant, elles restent associées dans l’imaginaire collectif à une maladie d’homme, un risque que les femmes elles-mêmes ont tendance à sous-estimer. Depuis 2020, ITC Global s’est engagée aux côtés de la Fondation Agir pour le Cœur des Femmes pour briser ce silence, en traduisant bénévolement ses communications. Aujourd’hui, c’est leur ouvrage le plus fort qui passe entre nos mains : « Il est urgent d’agir, et si c’était vous? », un livre qui donne la parole à cinquante femmes dont la vie a failli basculer, et dont le témoignage peut aujourd’hui en sauver d’autres. Trois de ses acteurs se retrouvent ici pour en parler : Céline Imbaud, présidente fondatrice d’ITC Global ; la Pr Claire Mounier-Vehier, cardiologue au CHU de Lille et co-fondatrice du Fonds de dotation Agir pour le Cœur des Femmes ; et Thierry Drilhon, dirigeant et administrateur d’entreprises, co-fondateur du Fonds.

Pourquoi les maladies cardiovasculaires féminines restent-elles encore si sous-estimées, par les femmes elles-mêmes comme par leur entourage?

Thierry : Nous luttons chaque jour contre cette idée reçue! Les maladies cardio-vasculaires ne sont pas réservées aux hommes. Contrairement à une idée reçue particulièrement tenace, ce sont les femmes qui en décèdent le plus : une toutes les 7 minutes en France. Cette méconnaissance entraîne des retards de diagnostic et de prise en charge.

Claire : Constat plus interpellant encore, ces femmes sont touchées de plus en plus jeunes, dès la quarantaine, conséquence de l’évolution de leur mode de vie, qui leur a fait adopter les mauvaises habitudes des hommes : tabagisme, sédentarité, surpoids, stress… À âge égal, les femmes ont davantage de facteurs de risque que les hommes, avec des artères plus fines et plus fragiles. Elles sont également soumises à des situations à risque spécifiques, aux trois phases clés de leur vie hormonale : contraception, grossesse et ménopause.

Céline : Autour de moi, quand je pose la question (et je l’ai posée plusieurs fois depuis notre engagement auprès de la Fondation), 90% des personnes répondent que c’est le cancer du sein qui est la première cause de mortalité chez les femmes. Ce contact avec la Fondation m’a fait prendre conscience de cette perception erronée. Cela m’a encore davantage motivée à soutenir cette action.

« Il est urgent d’agir, et si c’était vous? » rassemble 50 témoignages de femmes de 22 à 84 ans. Qu’est-ce qui vous a poussé à construire ce livre autour de leur vécu?

Claire : Ces témoignages montrent l’importance d’inciter les femmes à prendre davantage soin d’elles, de sensibiliser les professionnels de santé à l’écoute des symptômes, d’élargir le regard sur les spécificités des maladies cardiovasculaires féminines, de libérer la parole sur les expériences vécues, d’offrir davantage d’opportunités de dépistage… Nous avons une large variété d’accidents cardiovasculaires. Au-delà de l’infarctus, les témoignages abordent le minoca (infarctus à coronaires « saines »), le tako-tsubo, la cardiopathie du post-partum, les cardiopathies congénitales, moins connus et tout aussi dangereux, avec de graves conséquences sur la vie quotidienne post-accident.

Thierry : Ces témoignages soulignent l’urgence médico sociétale que sont devenues les maladies cardiovasculaires chez les femmes. Ils permettent de les découvrir de manière très concrète. Nos campagnes de prévention visent à aller au plus près des femmes sur les territoires pour les alerter, leur proposer un dépistage et les remettre dans un parcours de soins. Et aussi sensibiliser les professionnels de santé et mieux les former aux spécificités de ce risque cardiovasculaire féminin. Il n’est pas acceptable aujourd’hui que notre femme, fille, soeur, amie, collègue… décède d’une maladie cardiovasculaire alors que nous savons que dans 8 cas sur 10, l’accident aurait pu être évité grâce à un repérage et une prise en charge de ses facteurs de risque . Nous devons réagir et vite ! La prévention n’est pas un sujet secondaire, une option : c’est un choix et un engagement de notre société. Ce n’est pas un coût, mais un investissement qui nous concerne tous, si nous voulons vieillir en bonne santé.

Le Bus du Cœur des Femmes, les Journées du Cœur des Femmes, les Journées du Cœur des Femmes en Entreprise, l’Observatoire National de la Santé des Femmes… En quoi ces actions font-elles vraiment la différence?

Thierry : Le Bus du Cœur des Femmes s’est rendu dans 80 villes depuis 2021, où il a stationné pendant 3 jours, pour offrir un dépistage cardiovasculaire et gynécologique complet à près de 22000 femmes, soit près de 300 femmes par étape en moyenne. Depuis deux ans, ce sont plus de 80 Journées du Coeur des Femmes ont permis le dépistage de près de 5000 femmes, soit une soixantaine par Journée. 6 Journées du Cœur Entreprises ont été organisées en 2025, pour près de 350 salariées.

Claire : Chaque étape du Bus et chaque Journée du Cœur des Femmes est rendue possible grâce à la mobilisation exceptionnelle des professionnels de santé locaux : médecins généralistes, cardiologues, néphrologues, gynécologues, médecins vasculaires, sage-femmes, infirmiers, pharmaciens… Ils sont près de 6 500 depuis 5 ans à avoir déjà donné de leur temps et de leur expertise pour dépister, orienter et sensibiliser. Ces événements leur permettent de travailler ensemble sur les spécificités des maladies cardiovasculaires chez les femmes, redonnent du sens à leur métier et contribuent à leur formation continue.

ITC Global traduit bénévolement les communications de la Fondation depuis 2020. Qu’est-ce qui a déclenché cet engagement, et pourquoi le maintenir dans la durée?

Céline : Quand Thierry nous a appelés un soir pour nous demander de l’aide, je ne savais pas à quel point cette initiative allait prendre de l’ampleur! Je pense que dès le départ, le fait que notre métier soit très féminin (80% de notre effectif sont des femmes) et que les femmes soient la priorité de cette action, m’a tout de suite parlé. Par ailleurs, notre métier permet à nos clients d’avoir de l’impact à l’international, auprès de populations non francophones. Notre collaboration était logique et évidente!

Qu’apporte le mécénat de compétences, comme la traduction bénévole, que d’autres formes de soutien ne peuvent pas apporter?

Claire : ITC apporte une singularité dans la nature même de son soutien : celui de traduire nos supports d’alerte et de sensibilisation. C’est un soutien exclusif à nos côtés, sans lequel nous ne pourrions pas informer les femmes ayant besoin d’outils traduits sur nos actions de terrain, tout comme des support mis à leur disposition sur le web.

Thierry : Les mécènes d’Agir sont effectivement essentiellement financiers. Avec leur concours, nous sommes en mesure d’impacter durablement la prévention sur la vie des femmes et de déployer avec force l’ensemble de nos actions. Le mécénat de compétences apport autre chose, tout aussi fondamental : une expertise. Celle-ci se traduit par un apport utile et précieux pour toutes les femmes que nous accueillons.

Céline : Au-delà de l’impact plus important auprès des populations non-francophones et internationales, je pense que même au sein de mon équipe, donner du sens à ce que l’on fait est tout aussi primordial. Nous sommes une entreprise, donc notre moteur principal reste de faire du profit, mais soutenir des actions comme celle-ci nous permet de sortir de notre quotidien et surtout de voir, dans le monde réel, l’impact qu’a notre travail. Pour nos chefs de projets notamment, c’est important de voir les applications concrètes.

Traduire des témoignages de femmes sur un accident cardiaque, c’est du médical, de l’intime, de l’émotion. Comment vos équipes abordent ce type de contenu?

Céline : C’est là que notre expertise intervient. Nous connaissons les linguistes avec lesquels nous travaillons depuis très longtemps et nous savons quels profils seront les plus à même de transposer le texte source vers le texte cible, la traduction. Dans le cadre de ce projet, nous parlons d’ailleurs davantage de transcréation que de traduction, car les mots, les expressions, les sous-entendus ne sont pas les mêmes selon les langues. Les linguistes qui ont travaillé sur ce projet ont donc dû s’approprier les textes de départ, bien en saisir les enjeux et les émotions, afin de les retranscrire au plus près des paroles de ces femmes. Un traducteur n’est pas juste un « changeur de mots ». Il ou elle s’imprègne du contenu pour transmettre au plus juste l’émotion. C’est ce que nous avons fait pour ce projet.

La version anglaise du livre vient de sortir. Elle est en accès libre sur le site internet www.agirpourlecoeurdesfemmes.com. Qu’est-ce que ça représente pour vous?

Thierry : Nous allons pouvoir faire partager notre expérience à un public beaucoup plus large, au-delà des frontières francophones. Nos conseils de prévention sont valables pour toutes les femmes, dans le monde entier.

Si une femme lit cet interview aujourd’hui et ne retient qu’une seule chose, qu’est-ce que ce doit être?

Claire : Elle doit aussi prendre soin d’elle et pas uniquement des autres. Elle ne doit plus faire de l’automédication, essayer de mieux écouter les symptômes d’alerte, veiller à ne plus différer ses rendez-vous médicaux, prendre du temps pour elle! car nous souhaitons qu’elles agissent plutôt que de subir l’accident cardiovasculaire. La prévention est tellement efficace aujourd’hui. Pourquoi ne pas en profiter!

Céline : L’impact, je pense. Finalement, tout ce que nous faisons montre à quel point chaque personne peut avoir un impact sur les autres. Que ce soit à travers notre métier, l’action de la Fondation, ou à nos niveaux à nous. Claire parle souvent du Colibri, et c’est exactement ce que ce projet m’inspire : chacun à notre niveau, quel que soit notre métier, notre situation personnelle, notre contexte culturel ou familial, nous pouvons tous avoir un impact, même s’il nous semble minime.

 

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